Lorsque le naira entraîne le commerce béninois dans sa chute

Très dépendant des échanges avec son voisin, le Bénin est touché de plein fouet par la décision de la Banque centrale nigériane de laisser flotter sa monnaie.

« Avant, je vendais le kilo 1 020 F CFA (1,55 euro). Aujourd’hui, on me demande de céder la même quantité pour 600 F CFA. Je suis mort ! » s’alarme Théophane Ahyi, propriétaire d’un vaste périmètre piscicole à la sortie est de Cotonou, où il élève plus de 100 tonnes de Clarias gariepinus,ces poissons-chats dont raffolent les Nigérians.

 

Comme lui, la quasi-totalité des commerçants béninois entretenant des relations commerciales avec le Nigeria subit de plein fouet la décision de sa Banque centrale de laisser flotter la monnaie nationale, entraînant de facto une dévaluation de celle-ci depuis le 20 juin. C’est le cas du roi du poulet congelé, Sébastien Ajavon, propriétaire du Groupe JLR (46 milliards de F CFA de chiffre d’affaires annuel), premier contributeur béninois au budget en matière d’impôts payés. Le candidat malheureux à la dernière élection présidentielle a ainsi vu ses recettes baisser de plus de 72 %.

Le déficit de la balance commerciale béninoise

« Une pensée populaire dit : quand le Nigeria éternue, le Bénin s’enrhume. De fait, plus de 75 % de notre activité commerciale se fait avec le Nigeria », explique l’économiste béninois Marcel Missinhoun. Alors que 1 naira équivalait à 2,90 F CFA avant la décision nigériane, il ne s’échange désormais plus que contre 2 F CFA au taux officiel. Résultat, selon la Banque centrale du Nigeria, tous les produits alimentaires qu’exporte le Bénin ont vu leur prix augmenter de 18,6 % depuis juin.

Son riz, son huile et son sucre coûtent beaucoup plus cher que ceux du Nigeria. De même, les véhicules d’occasion importés d’Europe ou d’Amérique via le port de Cotonou sont devenus moins compétitifs. Et les recettes douanières et fiscales béninoises, dont la moitié provient des échanges avec le Nigeria, sont en chute libre.

Claude Amoussou, économiste béninois spécialiste des échanges entre les deux pays, reste optimiste : à terme, avec la remontée du naira, « l’activité devrait se réorienter à la hausse ». Dans le cas contraire, « nous allons assister à des fermetures record d’industries et à des revers de fortune spectaculaires », prévient-il néanmoins.

La bière et le ciment accusent le coup de la concurrence nigériane

D’autant qu’au même moment les produits provenant du grand voisin de l’est inondent les grandes villes de l’ancien Dahomey, s’infiltrant – parfois de manière illégale –via les 700 km de frontières qui les séparent. Ainsi, ses bières sont les plus servies dans les débits de boissons du Bénin. « C’est normal ! La Béninoise [66 cl] coûte 600 F CFA alors que son équivalent nigérian, Golberg, revient à 325 F CFA. Le choix est vite fait », s’exclame Paul Tchiakpè, un gérant de bar à Porto-Novo. Cette situation a obligé Pierre Castel, propriétaire du groupe du même nom, majoritaire dans la Société béninoise de brasseries, à demander une audience au président Patrice Talon courant juin. Il lui a demandé d’intervenir afin de freiner l’invasion des boissons made in Nigeria.

Même problème pour les cimentiers du pays. « En comparant les chiffres actuels à ceux de l’an dernier à la même période, nous observons une baisse de plus de 15 % de nos ventes », explique Marius Elégbedé, directeur général de SCB Lafarge. La tonne de ciment produit au Bénin revient à 75 000 F CFA, alors que le ciment nigérian de contrebande y est désormais vendu 50 000 F CFA. Dans le but de décourager ce commerce, les douanes béninoises ont procédé depuis le début du mois de juillet à des saisies de produits de contrebande. Mais, pour l’instant, en vain.

Fiacre Vidjingninou

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