Abdoul Karim Saïdou : « Le Burkina et la Côte d’ivoire ont tiré les leçons du passé »

Pour le politologue et chercheur burkinabè Abdoul Karim Saïdou, l'amélioration des relations ivoiro-burkinabè est en marche. Mais au final, tout dépendra de la gestion de la succession du président Ouattara. Interview.Roch Kaboré-Alassane Ouatarra : destins croisés

Les relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire ne sont plus au beau fixe depuis la chute du président Blaise Compaoré, le 31 octobre 2014.

L’implication supposée de Guillaume Soro dans le coup d’État manqué de septembre 2015 contre les autorités de la transition burkinabè a envenimé les tensions entre Ouagadougou et Abidjan. Mais après une période de froid, le rapprochement entre les deux pays est en cours. L’analyse de Abdoul Karim Saïdou, politologue et chercheur burkinabè de l’Institut Général Tiémoko Garango pour la gouvernance et le développement (IGD).

Jeune Afrique : Pourquoi le Burkina Faso a-t-il choisi d’annuler le mandat d’arrêt international contre Guillaume Soro ?

Abdoul Karim Saïdou : Il s’agit de privilégier la gestion diplomatique du contentieux qui oppose les deux pays. Le président Roch Marc Christian Kaboré avait annoncé dès sa prise de fonction qu’il envisagerait tous les moyens à sa disposition pour préserver les bonnes relations avec la Côte d’Ivoire.

Cette décision peut-elle être interprétée comme le signe de l’influence que la Côte d’Ivoire exerce à nouveau sur la sous-région après une longue période de latence ?

La Côte d’Ivoire affiche une certaine stabilité depuis la fin de la guerre civile en 2011. Elle est en train de retrouver son influence d’antan sur la sous-région. À l’inverse, l’influence diplomatique du Burkina Faso est en retrait après la chute du président Blaise Compaoré qui était d’ailleurs le véritable architecte de cette diplomatie. Le nouveau régime est plus préoccupé par les problèmes urgents à résoudre au plan interne.

La présence de Blaise Compaoré en Côte d’Ivoire met les autorités burkinabè dans une position de faiblesse
Comment Ouagadougou perçoit-il la volonté d’Abidjan de jouer désormais les premiers rôles en Afrique de l’Ouest ?

Les deux voisins ont tiré les leçons du passé. Ils comprennent qu’il leur faut aller vers une démarche concertée afin d’éviter tout conflit. Leurs intérêts politiques, économiques et culturels sont étroitement liés et il s’agit de voir comment l’axe Ouagadougou-Abidjan peut-être le pilier de l’intégration sous-régionale. Le Burkina comprend aussi qu’il n’a plus les moyens de rivaliser avec son voisin sur le plan diplomatique. La présence de Blaise Compaoré et de son inconditionnel Moustapha Chafi en Côte d’Ivoire met le président Kaboré et son entourage dans une position de faiblesse.

Le Burkina Faso a-t-il pris une décision pragmatique en annulant le mandat d’arrêt contre Guillaume Soro ?

Le gouvernement burkinabè fait face à un dilemme. D’une part, il a une forte pression de la population qui veut que tous ceux qui, de près ou de loin, sont impliqués dans les crimes commis sous le régime Compaoré ou pendant le coup d’État manqué soient poursuivis. D’autre part, la Côte d’Ivoire dispose de moyens de pressions sur les plans politique, sécuritaire, économique et même énergétique – les deux pays sont liés par une coopération dans ce domaine depuis 2008. Cela oblige le président Roch Marc Christian Kaboré à concilier ces deux questions antagoniques.

Comment le président Kaboré va-t-il concilier ces deux questions à l’avenir ?

Il faut observer la situation politique interne de chaque pays. Au Burkina Faso, tout va dépendre de la capacité de réaction des forces de contre-pouvoir et des citoyens ordinaires. Pour l’instant, on remarque que l’opposition politique en tant qu’institution compte en son sein l’ex-parti majoritaire et qu’elle est trop hétéroclite pour s’accorder sur une position commune. En Côte d’Ivoire, le facteur déterminant sera l’issue de la lutte entre Hamed Bakayoko – ministre de l’Intérieur et de la Sécurité – et Guillaume Soro – président de l’Assemblée nationale – pour la succession du président Ouattara. Si le premier camp triomphe, on peut s’attendre à une utilisation du mandat d’arrêt international contre Soro aux fins de servir des intérêts politiques.

 

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Vous évoquiez la présence de Blaise Compaoré en Côte d’Ivoire et des craintes que cela susciterait côté burkinabè. Jusqu’où l’ex-président peut-il être un danger pour le régime de son successeur ?

On connaît la fidélité de l’entourage du président Ouattara à Blaise Compaoré. Et il y a des risques à cause de la proximité géographique entre les deux pays. Si les relations entre eux se dégradent, les conséquences seront désastreuses pour le Burkina Faso au point de vue sécuritaire et économique. On pourrait assister à un rapatriement massif de la diaspora burkinabè, estimée à plus de trois millions de personnes, comme cela a été le cas par le passé. La Côte d’Ivoire peut aussi dénoncer l’accord énergétique qui la lie au Burkina, même si les deux présidents ont affirmé leur volonté de régler tous leurs différends par la voie diplomatique.

La présence de Blaise Compaoré sur le sol ivoirien peut-elle être un frein au règlement diplomatique de la crise ?

Si le président Blaise Compaoré reste dans une posture de neutralité et ne tente rien contre ses anciens amis, les relations entre les différents gouvernements vont se normaliser. En revanche, s’il veut utiliser la Côte d’Ivoire comme base arrière dans une logique de vengeance, il sera difficile de maintenir la stabilité de l’axe Ouagadougou-Abidjan. La question est de savoir si les présidents Kaboré et Ouattara pourront transcender les intérêts partisans au profit de ceux de leurs nations respectives.

Kaboré a plus intérêt à ce que ce ne soit pas le camp de Soro qui triomphe…
Les relations personnelles entre Kaboré et Ouattara peuvent-elle jouer en faveur de la recherche d’un compromis ?

Les deux hommes ont entretenu des relations cordiales par le passé. Aujourd’hui, Alassane Ouattara est plus proche de Blaise Compaoré compte tenu du rôle que ce dernier a joué dans sa prise de pouvoir. Si Blaise Compaoré veut contribuer à l’apaisement des tensions, le compromis sera plus simple à trouver. Mais on constate déjà que Kaboré et Ouattara sont dans une bonne dynamique avec d’un côté, l’annulation des mandats d’arrêt et de l’autre, l’extradition de certains éléments de la garde présidentielle de Blaise Compaoré exilés en Côte d’Ivoire.

Comment envisagez-vous à terme les relations ivoiro-burkinabè ?

Si l’on reste dans cette dynamique, on peut espérer une normalisation voire une consolidation des relations. La visite de Salif Diallo en Côte d’Ivoire – le président de l’Assemblée nationale burkinabè, considéré comme l’éminence grise du régime en place – s’inscrit dans ce cadre. Cependant, il ne faut pas perdre de vue les problèmes politiques internes, notamment la question de la succession d’Alassane Ouattara.

Le Burkina Faso doit-il s’intéresser de près à la succession du président Ouattara ?

Il ne s’agit pas d’une ingérence mais les intérêts communs aux deux États font que le président Kaboré et la classe politique burkinabè dans son ensemble ne peuvent pas rester indifférents à ce qui se passe en Côte d’Ivoire. Il en est de même pour les grandes puissances ou les autres pays de la sous-région.

Kaboré va-t-il activer ses réseaux politiques afin de préparer l’après-Ouattara ?

Aucun élément ne me permet de répondre par l’affirmative. Mais, il est évident que contrairement à l’ancien parti au pouvoir, il a plus intérêt à ce que ce ne soit pas le camp de Guillaume Soro qui triomphe.

Rodrigue Tagnan

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